Me voilà parti depuis un an, que vous dire de ces quelques mois au Brésil, sinon qu'ils m'ont tout à la fois bousculé et comblé ?
J'ai été nommé administrateur paroissial de la paroisse Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Claire, dans le diocèse de Luziânia, au cœur de l'Entorno1 de Brasília. Une région à double visage : tout près de la capitale fédérale, et pourtant profondément rurale et populaire.
Nous sommes en plein Cerrado2. Une savane immense, des arbres bas et tordus, une terre qui paraît sèche et rude au premier regard. Mais sous la rudesse se cache une biodiversité extraordinaire, une capacité de résistance, une vie qui renaît avec force à chaque pluie. N'est-ce pas, d'une certaine manière, l'image même de ce peuple que je redécouvre ?
Ma paroisse « est une paroisse comme toutes les autres. Toutes les paroisses se ressemblent… »3 elle compte six communautés, semi-rurales. Certaines n'ont pas encore d'église ; on y célèbre la messe dans les maisons des fidèles. On entre chez les gens. On partage leur table, leurs joies, leurs peines. Rien n'est très protocolaire. Tout est proche.
Les débuts n'ont pas été simples. Vingt années en France avaient transformé mon regard sur une réalité que je croyais connaître. Ici, tout est démesuré : les distances, les sollicitations, les urgences, le rythme. Il m'a fallu retrouver des repères matériels que je pensais acquis pour toujours et qui, tout simplement, n'existent plus de la même manière. Réapprendre. Encore réapprendre.
Mais le Seigneur ne nous laisse jamais seul, n'est-ce pas ? J'ai eu la grâce de rencontrer des prêtres très généreux à mon égard, qui m'aident depuis mon arrivée. Certains prennent beaucoup de leur temps pour m'apprendre les choses de la pastorale d'ici, ses codes, ses rythmes propres. L'intégration au presbyterium se fait doucement. Il faut du temps pour se faire connaître. La grande grâce que j'ai reçue avant même d'arriver c'est que l'évêque précédent m'avait mis en contact avec 2 ou trois prêtres. Avec eux j'ai pu tisser déjà des liens qui sont précieux pour mon cheminement. L'évêque, lui aussi, se montre très proche et disponible. Il est arrivé dans le diocèse il y a un an à peine : nous le découvrons donc ensemble, chacun à notre manière. Cela me rassure, car je sens qu'il perçoit bien certaines des difficultés que je peux traverser et dès que je peux, je partage avec lui ce que je vis.
En début d'année j'ai traversé une petite épreuve: après plusieurs crises de douleurs au ventre, j'ai dû me faire opérer de la vésicule biliaire. Tout s'est bien passé ! Mais la convalescence, l'adaptation de l'alimentation, ce temps suspendu, m'ont rappelé une chose essentielle: notre fragilité est un lieu de confiance. Elle nous remet, sans détour, entre les mains du Seigneur.
Et puis il y a les contrastes. Quelques-uns qui ont tant, beaucoup qui ont si peu. Cette différence matérielle bouscule, elle interpelle, elle oblige à une conversion permanente du regard. Comment annoncer l'Évangile quand les conditions de vie sont si inégales d'une personne à l'autre ? J'apprends, chaque jour, à me laisser questionner par elle.
Mais au milieu de tout cela, quelle grâce que de redécouvrir la foi de mon peuple ! Une foi simple, sincère, enracinée, qui ne cherche pas à être savante mais qui touche par son authenticité. Elle m'édifie chaque jour. Elle me rappelle que le Seigneur agit, toujours, dans les cœurs les plus divers. Les activités pastorales sont bien nombreuses, et comme je disais plus haut, tout est démesuré. Nous avons célébré, il y a quelques jours, les confirmations à la paroisse: 110 confirmands, entre jeunes et adultes. Parfois, des familles entières reçoivent les sacrements. Les confessions ? Il m'arrive d'en confesser 15, 20 personnes par jour. Et pendant le carême, par exemple, 6 prêtres ont confessé ici pendant 3 heures. Les baptêmes aussi, c'est souvent plein. Les messes sont remplies. Et en plus de ça, nous avons de grandes responsabilités comme administrateur et/ou curé: les finances, le matériel… les gens comptent beaucoup (trop) sur les prêtres. Les laïcs sont très généreux, vraiment, mais il nous manque les aider à être un peu plus autonomes ou, pour parler un langage plus actuel, nous avons encore beaucoup à grandir dans ce qui concerne la collaboration et la coresponsabilité dans la mission. Sur cela, je trouve que notre évêque fait un très bon travail, même si c'est encore le début de sa mission dans le diocèse.
En plus de la vie paroissiale il y a ma famille, retrouvée. Pendant tant d'années, la distance et les exigences du ministère en France avaient relégué cette dimension de ma vie au second plan. Être présent auprès des miens aujourd'hui, partager leur quotidien, les accompagner dans les moments qui comptent : voilà une grâce que je mesure chaque jour davantage.
Ce second semestre, qui commence maintenant au Brésil, m'a ouvert une nouvelle mission: j'enseigne la littérature au Grand Séminaire du diocèse. Cela me réjouit profondément et me permettra de mettre au service des futurs prêtres ce que j'ai moi-même reçu, en France.
Je garde une conscience très vive de ce que j'ai laissé pendant ses 20 dernières années. Les personnes rencontrées, les communautés confiées, les amitiés tissées : rien de tout cela n'est derrière moi comme un souvenir refermé. Tout continue, aujourd'hui encore, à nourrir mon ministère et ma manière d'être prêtre.
Et pourtant, les mois passés ici me donnent une conviction qui grandit : celle d'avoir répondu à un appel juste. Malgré les difficultés, je découvre une joie profonde dans cette présence retrouvée auprès des miens, dans cette redécouverte de mon peuple et de son chemin de foi. À la lumière de ce que je vis, je crois avoir pris la bonne décision.
Je ne connais pas les chemins que le Seigneur me réserve. Mais il me semble, avec simplicité, que c'est ici que se dessine peu à peu l'horizon de mon ministère pour les années à venir. Si telle est sa volonté, je désire m'enraciner dans cette Église, servir ce peuple auquel je m'attache un peu plus chaque jour, et accueillir fidèlement ce qu'elle voudra bien me confier.
Je rends grâces pour ce nouveau chapitre qui s'ouvre, mais aussi pour tout ce que la France m'a donné. Je porte les deux réalités ensemble, sans les opposer. C'est peut-être cela, au fond, qui me permet aujourd'hui de regarder l'avenir avec confiance : savoir d'où je viens, reconnaître ce que j'ai reçu, et me tenir disponible à ce que le Seigneur veut encore faire de ma vie.
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