Homélie du 25ème dimanche du temps ordinaire | Année A

Lectures Is 55,6-9 · Ps 144 (145) · Ph 1,20c-24.27a · Mt 20,1-16

Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver ; invoquez-le tant qu’il est proche.

Is 55,6

Il y a, dans la pensée du philosophe Emmanuel Levinas, quelque chose de très intéressant : il affirme que Dieu est le « Tout Autre », c’est-à-dire celui que, d’une certaine manière, je ne peux pas atteindre ; et le chemin pour l’atteindre passe nécessairement par la manifestation du visage de l’autre, de notre prochain. Cela nous confie une grande responsabilité, car cela nous fait comprendre que Dieu passe par nous pour rejoindre l’autre. Mais le christianisme vient nous montrer un Dieu qui se fait « Tout Proche », c’est-à-dire quelqu’un avec qui je peux entrer en relation. Cette notion nous aide à comprendre que, tout en étant bien au-delà de moi, Dieu se fait proche par amour. Et, par amour, il se laisse trouver. Pourquoi ? Parce qu’il est bon, et seul celui qui est bon peut aimer vraiment !

En Jésus, Dieu abolit la distance et nous fait entrer dans une autre manière d’être en relation avec lui. Mais tout cela devient stérile si nous ne comprenons pas que cette proximité de Dieu nous est donnée précisément pour que nous puissions aller à sa rencontre et nous laisser transformer, changer, convertir : abandonner le chemin du mal, cesser de tramer l’injustice. Si la proximité de Dieu ne transforme pas vraiment notre cœur, c’est le signe que nous sommes loin de lui. Si nous ne devenons pas meilleurs, si nous ne faisons pas l’effort de ne pas juger, si nous ne luttons pas pour être signe de bonté et d’unité, notre proximité n’est qu’un masque, et nous ne nous laissons pas transformer. Nous avons alors l’impression d’être proches, mais en réalité nous sommes loin ; et c’est justement parce que nous sommes loin qu’il nous invite à le chercher tant qu’il se laisse trouver (cf. Is 55,6). Ce n’est pas lui qui s’éloigne ; c’est nous qui le quittons. Et bien souvent, nous ne nous en rendons même pas compte.

C’est ce que Jésus nous fait percevoir dans la parabole d’aujourd’hui. Ceux qui font de Dieu quelqu’un de lointain, un « tout autre », le font parce qu’ils veulent que ce soit leur propre volonté qui se fasse, et non celle de Dieu. Et lorsque Jésus montre que les ouvriers de la dernière heure reçoivent exactement la même chose que ceux de la première, il manifeste que les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes (cf. Is 55,8). Dieu est juste : il « paie » non selon le mérite, mais selon le besoin. Et ainsi, il se fait proche. Non par mérite, mais parce que nous en avons besoin.

La parabole montre clairement ce qui arrive lorsque la pensée de l’homme prétend dépasser celle de Dieu. Quand la logique de Dieu se révèle très différente de la nôtre, nous tombons dans la tentation du murmure et nous voulons contester. Nous oublions que, si nous regardons le mérite, Dieu, lui, regarde le besoin. Bien souvent, face à certaines situations, nos réactions nous entraînent dans cette dynamique négative : « je mérite plus », « j’en ai fait plus »… Et au lieu de nourrir en nous la gratitude, nous nourrissons l’envie. Et ainsi, une fois encore, nous nous éloignons de Dieu.

Si nous regardons le mérite, Dieu regarde le besoin.

Soyons honnêtes : qui d’entre nous peut se glorifier d’être l’ouvrier de la première heure ? Personne ! D’une certaine manière, nous sommes tous des ouvriers de la dernière heure. S’en souvenir nous place dans l’humilité car, si nous sommes vraiment honnêtes, nous nous apercevons que nous ne méritons rien, mais que nous sommes dans le besoin. Besoin de Dieu, qui se fait proche et qui, en se faisant proche, nous place devant nos frères et sœurs pour que nous soyons lumière, signe de sa présence. Et être signe de la présence de Dieu, c’est se laisser transformer, c’est participer à sa bonté en étant bons. Être signe de la présence de Dieu, c’est quitter le chemin du jugement, de la condamnation et de l’injustice pour regarder le prochain comme un vrai frère qui, comme chacun de nous, est arrivé à la dernière heure et reçoit la grâce nécessaire pour la route.

Dieu, le « Tout Autre », s’est fait « Tout Proche » pour que nous puissions le trouver et, ainsi, reconnaître dans le visage de chaque frère, même de celui qui arrive à la dernière heure, le visage même que lui, par amour, a voulu prendre. À quoi bon parler de la proximité de Dieu si notre cœur reste loin de notre frère ? Que cette proximité nous transforme ! Qu’elle désarme en nous le calcul du mérite et allume la gratitude pour la grâce reçue ! Cherchons donc le Seigneur tant qu’il se laisse trouver, non comme celui qui réclame son dû, mais comme celui qui, se sachant dans le besoin, se réjouit de voir l’autre rejoint, lui aussi, par le même amour.

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